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Une brève histoire de la pensée économique et ses implications contemporaines.

Troisième partie :

Bilan et prolongements de la Révolution Française, ou nos ruptures avec elle


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« Tout ça pour ça ?! » Serait-on tenté de penser…


La Révolution Française de 1789
fut-elle une révolution véritablement populaire ou une révolution bourgeoise ?

  • De la philosophie des Lumières, à l’autoritarisme de l’Empire, en passant par le patriotisme des Sans-Culotte, devenu sanguinaire sous la Terreur, la grande Révolution Française renversa un roi pour ouvrir 10 ans plus tard à Bonaparte la voie vers un destin impérial !

    Un étonnant dévoiement du processus révolutionnaire, qui se reproduira en 1830 et en 1848…

    Sans-Culottes (1793 - 1794)


    (lire la suite…)

    • La Révolution Française avait éclaté avec la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, et pris fin le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), avec le coup d’État de Napoléon Bonaparte qui conduisit au remplacement du Directoire par le Consulat, et finalement au Ier Empire

      Pourtant, durant ces 10 années de révolution :

      L’exigence constante de la majorité de la population française avait été :

      l’équité économique, pour mettre fin à la misère qui n’avait cessé de croître,
      la justice sociale, sans laquelle il ne pouvait y avoir de justice économique,
      les libertés politiques indispensables à ces réformes,

      … donc l’abolition des privilèges, la fin de la structuration sociale très inégalitaire en 3 ordres séparés, et celle de la monarchie absolue de droit divin.

      ● On retient généralement les grands acquis de la révolution, symbolisés par :

      La devise : Liberté, Égalité, Fraternité,
      qui ne sera pourtant définitivement adoptée que par la IIIe République.

      La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen adoptée en août 1789,
      à laquelle se réfère toujours la Constitution de la Ve République,
      et qui a inspiré la Déclaration de l’Organisation des Nations Unies de 1948.

      ● Ils consistent essentiellement dans :

      L’abolition de la monarchie de droit divin, d’abord au profit d’une monarchie constitutionnelle, puis de constitution de la Première République française.

      L’abolition de l’ancienne société d’ordres inégaux en droits, et des privilèges.

      L’instauration d’une société nouvelle fondée sur le principe de l’égalité des citoyens en droits et en devoirs.

      Ces principes recouvrent notamment :

      L’égalité des citoyens devant l’impôt.

      La liberté d’opinion, de culte et d’expression (liberté de la presse).

      L’instauration de la laïcité et de la séparation des pouvoirs.

      La création de l’état civil.

      La réorganisation administrative de la France en régions et 83 départements eux-mêmes structurés en districts, cantons et communes.

      L’adoption du système métrique et décimal.

      ● Or malgré la chute de la monarchie, le peuple a certainement bénéficié de plus de déclarations d’intentions que de réalisations effectives de la part de la Première République Française, par manque de moyens réels :

      Les lois de ventôse 1793 assurant aux pauvres l’assistance sociale de la nation et la création des hôpitaux publics.

      L’instruction publique et la formation des maîtres.

      La culture pour tous et la création de musées publics.


      Mais que représenta la période de la Terreur qui dura un an et demi, dans cette décennie révolutionnaire ?

      Fut-elle la reprise en main par le peuple d’une révolution trop bourgeoise ?

      ● Le 6 avril 1793, Marat déclara dans Le Moniteur (XVI, p. 76 ; OP, IX, p. 6041) :

      « C’est par la violence qu’on doit établir la liberté, et le moment est venu d’organiser momentanément le despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois. »

      Telle fut la mission du Comité de Salut Public, mis en place par la Convention au printemps 1793.

      Bertrand Barère, avocat issu d’une famille bourgeoise de Tarbes comptant en son sein des magistrats, des avocats et des prêtres, lui-même député de la Plaine, se rallia à Robespierre, député de la Montagne, en faveur de la création d’un Comité de Salut Public.

      ● En justification de la politique de Terreur de ce comité, Barère déclara :

      « On ne gouverne pas en temps d’exception selon les méthodes normales : il faut donc accepter les moyens révolutionnaires. La bourgeoisie ne peut s’isoler du peuple : il faut donc satisfaire ses demandes. Mais la bourgeoisie doit demeurer l’élément dirigeant dans cette alliance : la Convention doit donc prendre l’initiative des mesures révolutionnaires. »

      (citation de François Furet et Denis Richet, La Révolution française, Fayard, 1973, p.195)

      La Terreur représenta plutôt une période de reprise en main par la bourgeoisie révolutionnaire, des fondamentaux de la révolution populaire dont la Montagne se faisait l’écho le plus vigoureux, et même virulent. Ne pas être en reste sur les volontés du peuple, afin de conserver le contrôle du processus révolutionnaire : de ce point de vue, les déclarations de Barère sont sans ambiguïté.



      Que nous enseigne le bilan humain et social de la Terreur ?

      La cible des condamnations fut variée : royalistes, opposants au centralisme républicain (fédéralistes), simples citoyens jugés trop tièdes à l’égard des idées révolutionnaires. Les Girondins les plus modérés qualifiés de « contre-révolutionnaires », payèrent un lourd tribut à la Terreur. En octobre 1793, 21 députés girondins furent déchus de leur mandat et arrêtés à Paris. Condamnés à mort lors d’un procès où ils ne furent pas autorisés à se défendre, et à l’exception de l’un d’entre eux qui se suicida, les vingt autres furent guillotinés le 31 octobre 1793. Puis les factions rivales au sein des Montagnards se déchirèrent également. Jusqu’à la chute de Robespierre et de ses proches, exécutés à leur tour le 28 juillet 1794 (9 thermidor An II), qui marqua la fin de la Terreur.

      ● La violence révolutionnaire contre les personnes et les flambées de destruction du patrimoine historique national. La Révolution est maculée du sang de la Terreur. Ses exécutions sommaires contredisent le principe révolutionnaire initial d’égalité devant la loi et la présomption d’innocence.

      ● En moins de 2 ans, les victimes se comptent par dizaines de milliers, voire plus de 100 000 selon certains historiens (sans compter les massacres de Vendée, qualifiés de “guerre”, même si ses 170 000 victimes furent l’objet d’un véritable crime de guerre que certains historiens vont jusqu’à considérer comme un génocide).

      80% d’entre elles furent condamnées pour cause de rébellion ou de trahison.

      52% des condamnations ont été prononcées dans l’Ouest vendéen ou chouan.

      ● Nous savons que la noblesse et le clergé ne représentaient guère que 2% de la population. Or les historiens de la Terreur estiment que 20% de ses victimes appartenaient à ces 2 ordres réunis, qui furent donc proportionnellement 10 fois plus persécutés que le reste de la population française. Mais en nombre, 80% des victimes étaient issues du peuple…

      Mais par ailleurs, cette période d’exception s’efforça de mettre l’accent sur les idéaux sociaux égalitaristes et sur la solidarité :

      ● Durant l’an II de la Révolution ( au début de la Terreur ), nombre de mesures sociales furent prises au bénéfice des plus pauvres.

      ● Cependant, faute de moyens, la plupart ne purent être mises en œuvre. Et comme l’ensemble de la population masculine en âge de se battre, les plus défavorisés furent également appelés à rejoindre l’armée pour défendre la patrie en danger.



      Quant à savoir si la Terreur aurait pu être évitée,
      … la réponse est loin d’être simple.

      ● D’une part, lors de la constitution du Comité de Salut Public, la Révolution et la Première République Française étaient réellement en grand danger, autant à ses frontières qu’en son sein, dans les rangs de la Convention. Leur sort auraient sans doute été fort compromis, sans une ferme reprise en main.

      ● Mais tout dépendait précisément des mains dans lesquelles les rênes du pouvoir allaient échoir. Et surtout des esprits qui les animaient. La compétition d’idées et de personnalités qui faisait rage parmi les membres du comité, força souvent le verbe des tribuns au-delà de toute prudence, ce qui contribua certainement à une surenchère de plus en plus périlleuse.

      L’un des rares rescapés du comité, Barère, encore lui, confiera 20 ans plus tard :

      « Nous n’avions qu’un sentiment, celui de notre conservation. On faisait guillotiner son voisin pour que le voisin ne vous fît pas guillotiner vous-même. »

      La guerre de Vendée fut un tragique cas d’école de cette surenchère :

      Le 12 février 1794, le même Barère dénonça devant la Convention une « barbare et exagérée exécution des décrets », reprochant au général Turreau de s’en être pris en aux patriotes innocents et d’avoir incendié des villages au lieu de venir à bout d’authentiques insurgés.

      Alors que dans dans un décret paru le 1er octobre 1793, Barère déclamait :
      « Détruisez la Vendée, Valenciennes et Condé ne sont plus au pouvoir de l’Autrichien. Détruisez la Vendée et le Rhin sera délivré des Prussiens (…) Enfin chaque coup que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements fédéralistes. La Vendée et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la République française ; c’est là qu’il faut frapper. »
      (Moniteur universel du 16 du premier mois de l’an II, n° 280.)

      Ce nouveau décret constituait une véritable surenchère de violence, deux mois après celui du 1er août 1793 qui prévoyait déjà la « destruction de la Vendée »…

      Mais l’on sait qu’avant de constituer ses tristement célèbres colonnes infernales, Turreau avait demandé des instructions concernant le sort des femmes et des enfants, à une délégation de représentants de la Convention nationale en mission, dépêchés par elle en Vendée. Lesquels ne lui répondirent jamais…

      Pourtant l’article 8 du décret du 1er août de la Convention stipulait clairement :

      « Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits dans l’intérieur; il sera pourvu à leur subsistance et à leur sécurité avec tous les égards dus à leur humanité. »

      Sans la surenchère d’un Barère le 1er octobre, comment s’explique une telle question de la part de Turreau ? Et un tel embarras de la part des représentants de la Convention, qui choisirent de se faire porter pâles plutôt que de répondre à Turreau ? Sinon par l’exigence du premier d’être couvert avant de transposer sur le terrain l’extrémisme des imprécations du tribun rapporteur de la Convention, et la certitude des seconds que, quelque fût leur réponse, elle les compromettrait tôt ou tard …

      Mais lorsque le 2 germinal an III (22 mars 1795), la Convention le met en accusation, ainsi que Billaud-Varenne, Collot et Vadier, Barère se défend en jouant sur les mots :

      « Je n’ai point été en mission : nul pays, nul individu ne peuvent m’accuser de leur avoir nui. »,

      …comme en écho au silence des représentants de la Convention qui, ne disant mot consentirent par avance au nom de celle-ci au déchaînement de violence infligé aux Vendéens. Il suggérait ainsi que le fait de le condamner lui, reviendrait à mettre en accusation la Convention entière, désignant au passage sans les nommer .

      Lorsque, condamnés avec lui à la déportation, Collot et Billaud-Varenne furent embarqués pour Cayenne, Barère profita d’un report technique (son bateau n’étant pas prêt à appareiller) à l’issu duquel il finit par s’enfuir à Bordeaux. Le bon mot de son collègue Boursault prouva qu’il le connaissait bien :

      « C’est la première fois que Barère néglige de suivre le vent. »

      Plus encore, il était de ceux qui savent d’instinct semer le vent pour qu’il les porte, mais échapper à la tempête avant qu’elle ne les emporte…

      D’autres qui jouèrent comme lui un rôle de premier plan, atteignirent indemnes le rivage du siècle suivant, au prix de quelques changements de cap tout à fait opportuns. Ce fut le cas de Fouché, le « mitrailleur de Lyon » et Tallien, missionné à Bordeaux comme impitoyable « procureur de la Terreur » qui, avec Barras, participèrent activement à la chute de Robespierre.

      D’autres, remarquablement habiles en cabotage politique, eurent avant tout le talent d’éviter les récifs politiques de la Terreur : La Fayette comprit à temps que l’heure n’était plus aux faits de gloire, et Talleyrand redoubla de diplomatie pour ménager ses arrières. Ce qui les conduisit l’un et l’autre à quitter le territoire in extremis, avant le bain de sang.



      De la bataille des idées à la guerre des chefs,
      … c’est la guillotine qui arbitrait.

      ● L’image de fanatisme qui colle encore de nos jours à la personne de Robespierre (le tyran que dénoncèrent alors ses opposants) est certainement caricaturale et passablement injuste, en comparaison des conséquences du comportement d’autres députés qui louvoyèrent suffisamment habilement entre deux eaux, celle des courants politiques à l’œuvre à la Convention, et celle des courants d’opinion de la société qui les portaient ou, au contraire, les défaisaient.

      Pourtant, une relecture attentive des faits nous amène à constater qu’il tenta souvent de réfréner les emballements de ses condisciples et leurs accès de violence selon lui injustifiés. Et il durcit ses positions lorsqu’il s’est agi de prévenir les dérives et même la trahison des principes fondamentaux de la Révolution :

      Il s’opposa, par exemple, à la guerre contre l’Autriche, voulue par Brissot et les Girondins.

      Farouche partisan de l’abolition de l’esclavage, il se prononça pour la citoyenneté pleine et entière de tous les hommes. Le 13 mai 1791, il s’opposa à la reconnaissance constitutionnelle de l’esclavage proposée par Barère, et le 15 mai, au projet de Jean-François Reubell, de refuser le droit de vote aux affranchis.

      Le 30 mai 1791, il prononça un vibrant discours contre la peine de mort.

      Sans doute Robespierre se fit-il trop d’ennemis parmi les autres députés, jusque dans ses propres rangs, du fait de la rigueur éthique qui le fit surnommer l’incorruptible, qui n’était pas toujours la leur.

      Car sa chute résulte d’un complot mené par d’anciens amis. Barère organisa avec Vadier la répression d’une prétendue conspiration royaliste menée contre Robespierre et le terrible procureur Collot d’Herbois. Le Comité de sûreté générale condamna alors et fit exécuter 54 personnes (Procès et exécution des chemises rouges), pour une atteinte à la sureté de l’État qui ne fut jamais prouvée. L’objectif était de marquer l’opinion publique de toutes tendances, en France et à l’étranger, lui laissant croire que Robespierre lui-même était à l’origine de cette action de représailles. Il fallait que nul ne doute qu’il était un « tyran » en passe de confisquer la révolution et d’instaurer une dictature.

      Il s’agissait de préparer le pays au coup de force du 9 thermidor, et de faire passer les véritables conspirateurs pour les sauveurs de la République.

      Ce qui lui fit perdre le soutien précieux de proches comme Billaud-Varenne, qui ne put admettre que Robespierre sacrifie le plus important à ses yeux : le principe démocratique de la Révolution.

      Jacques Nicolas Billaud-Varenne incarna cette frange révolutionnaire qui perçut et dénonça très tôt le dévoiement bourgeois des idéaux de la révolution.



      D’autres aspects de la Révolution Française se sont avérés très problématiques :

      Le fait que les guerres révolutionnaires deviennent très rapidement des guerres de conquête exerçant leur violence contre d’autres peuples au prétexte de leur libération.

      Les femmes, oubliées des réformes révolutionnaires, ne bénéficient pas intégralement de l’égalité en droits.

      Le déséquilibre du rapport de force entre travailleurs (ouvriers et paysans) et employeurs ou possédants préexistant sous l’ancien régime, est prolongé par la volonté des représentants du peuple, que sont les députés du Tiers-État.

      En effet, la loi Le Chapelier votée le 14 juin 1791, complétant le Décret d’Allarde, abolit les corporations, mais interdit les coalitions ouvrières et les grèves.

      Ce fait est extrêmement important non seulement par ses conséquences sur la condition ouvrière durant toute la révolution industrielle à venir au cours du XIXe siècle, mais aussi sinon surtout car il révèle un biais fondamental de la représentativité des députés du peuple (voir ci-dessous).



      Alors, révolution populaire ou révolution bourgeoise ?

      A l’exception de la Commune de Paris en 1871, cette problématique concernera toutes les révolutions françaises du XIXe siècle, comme bien d’autres dans le monde, de tout temps.

      ● Car s’il est vrai que les masses populaires, désespérées par leur situation économique et sociale et par le mépris politique dont elles sont l’objet, parviennent à enfoncer les portes d’un pouvoir verrouillé, elles ne sont le plus souvent qu’un marteau dont le manche est actionné par d’autres :

      des industriels et commerçants florissants, souhaitant s’affranchir des règles imposées par le pouvoir central (en l’occurrence, la monarchie absolue) ;

      mais aussi les rivaux du pouvoir, désireux de s’en emparer en dépit des règles de succession.

      ● Le rôle du duc d’Orléans qui, après 1792, se nomma lui-même Philippe-Égalité, est un modèle du genre. Il jeta de l’huile sur le feu de la révolution en spéculant sur le blé, aggravant la disette de 1789 et la misère des plus pauvres, et alla jusqu’à voter la mort de son cousin le roi Louis XVI, alors que rien ne l’y obligeait. Mais à ce jeu dangereux, il se brûla. Rattrapé par la Terreur, il fut également guillotiné le 6 novembre 1793.

      ● Quant au peuple au nom duquel, sinon par lequel, la Révolution Française a été menée :

      notons d’abord qu’il n’était pas équitablement représenté par le Tiers-État,
      puisqu’il fallait payer six livres d’impôt pour en faire partie,

      et une faible proportion de la population sachant lire, l’avantage était aux tribuns !

      Il est marquant de constater le nombre d’avocats qui figurait parmi les députés des chambres, du début à la fin de la période révolutionnaire : Amar, Barère, Barnave, Billaud-Varenne, Brissot, Cambacérès, Danton, Desmoulins, Gensonné, Guadet, La Révellière-Lépeaux, Le Bas, Mirabeau, Reubell, Robespierre, Vergniaud, etc.

      « Déjà Saint-Simon l’avait affirmé : « Ce ne sont point les industriels qui ont fait la révolution, ce sont les bourgeois, c’est-à-dire les militaires qui n’étaient pas nobles (je pense à Carnot), les légistes qui étaient roturiers (je pense à Merlin de Douai, classé parmi les roturiers dans le système électoral de 1789), les rentiers qui n’étaient pas privilégiés (je pense à La Revellière Lépeaux). » L’auteur précise que ces bourgeois n’ont pas accompli leur œuvre révolutionnaire dans l’intérêt des industriels.
      La bourgeoisie d’affaires ne représentait que 13% des constituants députés du Tiers-État, et seulement 9% des conventionnels, alors que les avocats et notaires formaient 25% du premier groupe, 27% du second, et que les titulaires d’offices s’élevaient, respectivement, à 43 et 25%. »

      Marcel Reinhard. (Sur l’Histoire de la Révolution française. Travaux récents et perspectives. In : Annales. Économies, Sociétés - Civilisations. 14e année, N. 3, 1959.)

      Il n’échappera à personne que cette proportion reste très importante de nos jours…

      ● C’est pour cette raison que l’un des fondateurs du club des Cordeliers et membre du club des Jacobins, Louis Pierre Dufourny de Villiers, proposa de remédier à l’exclusion politique des plus pauvres des États généraux, en créant un Quatrième ordre les représentant.

      C’est au moment des États généraux de 1789 qu’il publia, le 25 avril, les « Cahiers du quatrième Ordre, celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigents, etc., l’ordre sacré des infortunés (…) » Mais sans succès…

      Il inspira, près de deux siècles plus tard, le père Joseph Wresinski qui créa en France l’association ATD Quart Monde afin d’aider les mêmes exclus de notre société contemporaine.

  • Un autre éclairage de la Révolution Française nous permettrait-il d’y voir plus clair ?

    A-t-elle été avant tout une révolution paysanne ? La France du XVIIIe siècle était essentiellement rurale. Avant l’apparition du capital industriel, c’est la propriété foncière qui constituait le fondement du pouvoir des possédants sur le reste de la population. Alors faut-il voir dans la Révolution de 1789 un prélude aux révolutions ouvrières et urbaines de l’ère industrielle ?

    (lire la suite…)

    • Riches ou pauvres, les paysans voulaient avant tout s’affranchir du joug féodal, pour pouvoir bénéficier des fruits de leur travail.

      Alors que l’aristocratie terrienne voulait se libérer de l’autorité de la monarchie absolue de Louis XVI qui tentait de lui imposer une politique centralisatrice de réformes et de modernisation de la société.



      La Révolution Française fut-elle avant tout une révolution paysanne ?

      ● Les soulèvements paysans auraient rythmé les grandes étapes et les virages marquants de la Révolution Française.

      C’est l’éclairage que donne l’historienne Florence Gauthier dans un exposé très inspirant intitulé :

      « Une révolution paysanne - ou Les caractères originaux de l’histoire rurale de la Révolution française - »

      Son propos est le suivant :

      « Nous nous intéresserons ici au mouvement paysan qui imposa son rythme à la Révolution et dont l’objectif n’était pas seulement de se libérer du régime féodal. En effet, des rapports d’un type nouveau se développaient depuis la fin du Moyen-Âge. On pouvait voir dans les campagnes du Royaume de France, les progrès de la concentration de la propriété foncière par l’expropriation d’une partie grandissante de la paysannerie de ses tenures héritables, mais aussi ceux de la concentration de l’exploitation agricole aux mains d’une étroite couche de fermiers capitalistes entrepreneurs de culture, qui pratiquaient la réunion des fermes en rassemblant dans leurs mains les différents marchés de terre en location. On voyait encore la formation d’un marché privé des subsistances grâce à la spéculation à la hausse des prix des grains à une époque où les céréales représentaient la base de l’alimentation du petit peuple des villes et de l’immense population des paysans pauvres et sans terre. Ici, le pouvoir économique transformait le besoin social de se nourrir en arme alimentaire, ou guerre du blé, qui tuait, comme nous le savons, sous forme de disettes factices.

      La Révolution en France fut aussi l’expression de la résistance populaire à ces formes capitalistes désignées par l’expression précise d’_économie publique tyrannique_ à laquelle répondirent la revendication et l’élaboration d’une économie politique populaire. Un débat exemplaire s’ouvrait ici. »

      ● La thèse de Florence Gauthier conclut :

      « La Révolution en France a été indéniablement une révolution paysanne dans son origine, dans son développement, dans son rythme. Ce caractère paysan est sensible dans la législation agraire qui en a transmis l’esprit dans le droit révolutionnaire lui-même, mais aussi dans la re-création d’une démocratie sociale avec participation effective du peuple à l’élaboration de la loi, ce que l’on appelait alors la souveraineté populaire.

      (…) aucun gouvernement n’osa plus abandonner le marché des grains et du pain à ce capitalisme de spéculation auquel les économistes avaient voulu croire depuis les années 1760. Dès l’Empire, le pain fut taxé et le ravitaillement des centres urbains fut assuré par des mesures gouvernementales. En dehors de quelques périodes de disettes réelles, les troubles de subsistance suscités par des spéculations disparurent. Les gouvernements, même libéraux, avaient été éclairés par la succession de ces expériences désastreuses des politiques de liberté illimitée du commerce des grains. »

      ● Mais nous sommes tentés d’extrapoler sa conclusion, par une passerelle parcourant notre histoire moderne, jusqu’en ce début de XXIe siècle. Que constatons-nous ?

      Sans doute échaudés par les spéculations calamiteuses qui s’étaient développées à la fin du règne de Louis XVI, les libéraux du XIXe siècle, avaient eu la sagesse de limiter en France le laisser faire économique.

      Au contraire, depuis le tournant des années 1980, les néo-libéraux américains et leurs adeptes européens ont eu la folie de l’imposer au monde entier.

      En dérégulant totalement les marchés et en accordant aux marchands une liberté pleine et entière :

      la spéculation a pris le pas sur l’investissement,

      et la notion de souveraineté populaire se transforme peu à peu en fiction.

      Les règles économiques de la mondialisation s’avèrent l’antithèse de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, héritée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789…

  • La décennie révolutionnaire (1789 - 1799) qui conclut le XVIIIe siècle soldait le passif d’un immobilisme politique de près de 150 années. En 1789, Louis XVI n’était plus en mesure d’exercer le pouvoir absolu parvenu à lui, de règne en règne, depuis Louis XIV. Mais il n’avait pas réussi non plus à réformer le système socioéconomique inhérent à la structure de la société française. Et l’État était ruiné… (voir en page précédente)

    Quel est son bilan, à l’épreuve du temps ?

    Quelle est la situation politique, économique et sociale de la France au début de XIXe siècle, à l’issue de ces 10 années de Révolution Française ? Puis avec un recul de 15 années, à la fin de l’Empire, que reste-t-il des acquis de la Révolution Française en 1815 ?

    (lire la suite…)

    • C’est à partir des systèmes politiques et de la situation socioéconomique observables en ce début de XIXe siècle qu’un premier bilan politique, sociétal et économique peut être établi, laissant augurer de l’héritage parvenu jusqu’à nous, une fois que le régime républicain fut définitivement implanté.



      De la Nation à l’État.

      ● De la révolution initiale de 1789 à la fin du Directoire en 1799, les différentes phases qui se succédèrent prouvèrent combien un idéal commun et le sentiment d’appartenance à une même nation, ne se suffisent pas à eux-mêmes.

      Des excès de la Terreur à la corruption du Directoire, cette société nouvelle a éprouvé l’importance de l’équilibre entre son corps et son esprit : Mens sana in corpore sano

      Il lui fallait une colonne vertébrale solide mais souple, un fonctionnement coordonné et harmonieux de ses organes, un drainage efficace qui les préserve de l’intoxication et de scléroses fatales, et bien entendu une alimentation et des activités saines.

      Les principes républicains tenaient l’intérêt général comme condition du bien être de tous et donc de chacun, et l’État comme le système ayant la charge de l’assurer.



      À la fin du Consulat, Bonaparte a d’abord restauré la confiance dans l’État.

      Comment et à quel prix ?

      Il a assuré en priorité la sécurité extérieure et intérieure du territoire :

      La paix avec les puissances étrangères est acquise par des victoires militaires. Il s’agit d’une guerre de stabilisation et de pacification, contrairement aux suivantes, que seront les guerres de conquêtes de l’Empire.

      La paix civile est réalisée par l’*amnistie des émigrés*, et la liberté de culte.

      Par la ratification avec le Vatican du Concordat religieux en 1801, l’État français place le clergé de la France sous son contrôle politique. Il procède à la restructuration géographique du clergé en 60 diocèses placés sous l’autorité des évêques nommés par le chef d’État, à la tête d’un clergé fonctionnarisé. Le Vatican conserve son autorité en matière sacerdotale, et la liberté de confirmer ou de récuser les évêques choisis par l’État français.

      Bonaparte résout ainsi une ambigüité de la période révolutionnaire : l’hostilité envers l’Église catholique cautionnant la monarchie de droit divin, mais l’acceptation d’une réconciliation entre la raison et le sentiment religieux, digne de la philosophie des Lumières, dédiant même un culte à la raison et à l’Être suprême



      Il a œuvré à améliorer l’efficacité du fonctionnement territorial de l’État et le progrès technique :

      Renforcement de l’unité territoriale et subdivision administrative des départements hérités de la Révolution, en arrondissements, communes et cantons, et création de la fonction de préfet.

      À chaque niveau coexiste un fonctionnaire nommé et une assemblée consultative élue.

      Le système décimal adopté par la Révolution, fondé sur le mètre et le gramme, est pérennisé.



      ● Parallèlement, il a renforcé son contrôle de l’économie :

      Rétablissement de l’efficacité de la collecte des impôts existants. Dès 1802, le budget de l’État est rééquilibré.

      Création de la Banque de France, de statut privé, bénéficiant du soutien de l’État, et de l’exclusivité de la création monétaire.

      Création du Franc Germinal (qui deviendra le Napoléon en 1808), dont la valeur est fixée et garantie en fonction de l’or physiquement détenu par la Banque de France.

      À la fin du 1er Empire, la Cour des Comptes créée par la loi du 16 septembre 1807, est un corps unique, centralisé, de contrôle des comptes publics.



      Bilan en matière de Libertés.

      ● Une partie importante des libertés héritées de la Révolution, a été sacrifiée par Bonaparte pour affermir le (son) pouvoir politique :

      l’opposition, aussi bien jacobine, que royaliste ou libérale, est muselée,

      l’opinion est contrôlée par la police de Fouché, la liberté d’expression, de réunion et de circulation est limitée,

      le parlementarisme est vidé de sa substance et sa fonction est neutralisée (épuration de ses membres et modification de son rôle et de ses institutions)



      De l’autoritarisme au totalitarisme : le premier Consul, Bonaparte, qui n’est pas encore Napoléon, se fait nommer Consul à vie.



      Qu’en est-il de l’Égalité en droit et de la Fraternité
      voulues par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ?

      La justice demeure égale pour tous et continue d’être rendue au nom du peuple.

      Mais à l’exception des juges de paix, les autres juges ne sont plus élus mais nommés.

      Projet hérité de la Révolution, le Code civil français promulgué en 1804, s’efforce de faire une synthèse entre les droits l’Ancien régime et les droits révolutionnaires. Il repose largement sur le principe de laïcité. Le mariage civil et le divorce légalisés par la Révolution sont conservés. Le Code de procédure civile « napoléonien » est entré en vigueur en 1807.



      La hiérarchie sociale voulue par Napoléon prends corps dès le Consulat.

      ● À la société d’avant la Révolution, structurée en ordres inégaux en droits, succède une société de classes égales en droits.

      L’État laïc, garant de la liberté des cultes, assure l’égalité en droits de tous les citoyens, quelle que soit leur religion.

      L’égalité devant l’impôt décrétée par la Révolution avec la suppression des privilèges, est conservée. L’Église a perdu ses terres et le droit de percevoir la dîme.

      Le service national, ou « service militaire », institué en 1798, s’adresse à l’ensemble d’une classe d’âge sans considération d’origine sociale. Il perdurera jusqu’à son remplacement par une armée de métier 1996. D’abord élus, les officiers sont par la suite désignés.



      ● Mais sur le plan socioéconomique, cette société de classes s’avérera tout de même profondément inégalitaire.

      Elle n’est plus fondée sur un système d’ordres liée à la naissance, mais sur la notoriété, laquelle dépend de la fortune. Dans chaque département, les 600 citoyens les plus imposés figurent sur une liste de notabilité. C’est parmi ces plus riches que sont désignés les fonctionnaires et les représentants de l’État, et que sont constituées ses assemblées.

      Le système de méritocratie voulu par le Comité de Salut Public lors de la création de ses grandes écoles en l’An III, a été utilisé par Napoléon en fonction des buts qu’il poursuivait. Il militarisa l’école Polytechnique en 1805.

      Il faudra attendre la Troisième République pour qu’un véritable système de “méritocratie républicaine” voit le jour. C’est notamment grâce à l’école de Jules Ferry, ses examens et ses concours d’accès aux Grandes Écoles, et ses bourses, qu’il permit la formation et le recrutement de l’élite nationale.

      Quant aux valeurs sociales dans le cadre du travail, elles ne furent pas à la hauteur des autres droits révolutionnaires.

      En proscrivant les corporations des métiers, au prétexte de favoriser la liberté d’entreprendre, la loi Le Chapelier de juin 1791 interdit les organisations ouvrières, ainsi que les rassemblements paysans et ouvriers, y compris le compagnonnage.

      Ce faisant, elle interdit les grèves et rendit impossible la constitution des syndicats pendant le XIXe siècle, jusqu’à son abrogation en deux temps, en 1864, puis avec la loi Waldeck-Rousseau en 1884. Elle fut un obstacle aux formes associatives d’entreprises, comme les mutuelles. Cette loi d’inspiration libérale, ne s’appliquait ni aux clubs patronaux, ni aux ententes à visées monopolistiques.

      Loin d’être remise en cause par Bonaparte, elle est confirmée et même renforcée par la loi du 12 avril 1803, sur la réglementation du travail dans les manufactures et les ateliers, qui renouvelle l’interdiction des coalitions ouvrières (délit de coalition défini dans les articles 414 et 415 du Code pénal de 181014.

      Puis c’est sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, le premier président de la République française (élu le 10 décembre 1848), futur Napoléon III, qu’est votée le 15 mars 1849 une nouvelle loi contre les coalitions ouvrières et patronales, qui dans les faits s’appliquera en priorité les premières.

      Quant au Conseil des Prud’hommes créé en 1808 sous le Premier Empire, les patrons y sont majoritaires.



      ● Enfin, c’est sous le couvert de la raison économique d’État, que Bonaparte commit la pire des trahisons à l’idéal de la Révolution française :

      Alors que l’esclavage avait été aboli en 1794, il est réintroduit dans les colonies par la loi du 20 mai 1802. Il faudra attendre 1848 pour que son abolition définitive prenne effet en France.

      C’est l’esprit des Lumières qui fut subitement livré aux ténèbres. Ce crime politique symbolise à lui seul le reniement de toutes les valeurs de la Révolution : la Liberté, l’Égalité et la Fraternité.

      Mais ce biais est significatif des principes de ce nouvel ordre politique, économique et sociétal : la hiérarchie sociale est fondée sur la richesse, et protégée par un État dont l’autorité supplante tout autre pouvoir ou considération, y compris moral, philosophique ou religieux.

      Le 1er Empire conjugua de fait :

      autoritarisme politique

      et libéralisme économique


Ruptures et prolongements politiques et socioéconomiques hérités de la Révolution Française.

  • Les révolutions du XIXe siècle ont hérité du siècle des Lumières un biais philosophique qui hante toujours nos conceptions économiques contemporaines.

    Il s’agit de l’ambigüité d’un principe, devenu le principe même de l’ambiguïté idéologique qui continue de diviser nos sociétés contemporaines et d’animer les processus de la mondialisation économique : celle du libéralisme. Ambiguïté due au double sens du mot « LIBÉRAL ».

    Comme nous pourrons le voir dans les pages qui suivent, toutes les révolutions du XIXe siècle jusqu’au Second Empire, ont été initiées par des libéraux ou finalement remportées par eux, le peuple n’apparaissant que comme un facilitateur, aux moments cruciaux où il fallait être en mesure d’ébranler le pouvoir en place, voire de le renverser par le force.

    C’est de cette ambiguïté, tantôt vecteur d’incommunicabilité, tantôt de duplicité, que les populations n’ont cessé de faire les frais, en France comme ailleurs.

    Est-ce à elle que pensait Victor Hugo, lorsque son Gavroche mourant sur les barricades chantait :

    « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire.
    Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau ! »

    (lire la suite…)

    • La représentativité populaire du Tiers-État demeure faussée en 1789,
      tout comme celle de l’intelligentsia de la plupart des clubs révolutionnaires,

      …ce qui n’est pas sans évoquer la crise politique de nos démocraties contemporaines, notamment du fait de :

      professionnels de la politique de partis constitués en castes bénéficiant de privilèges (par exemple l’immunité parlementaire) trop éloignés des réalités socioéconomiques des territoires,

      et l’influence des lobbies économiques planétaires sur le pouvoir technocratique, en particulier celui de la Commission Européenne, qui s’impose ensuite aux populations des États membres, quels que soient leurs choix démocratiques.

      En outre, les agissements de bien des multinationales, y compris françaises, membres de la nouvelle aristocratie de la finance internationale s’évertuant à échapper à la loi nationale en jouant avec leur localisation géographique, ne sont pas sans rappeler les complots ourdis par les émigrés français contre la République naissante, avec la complicité de ses ennemis de l’intérieur



      De tous les philosophes des Lumières qui inspirèrent les grands acteurs de la Révolution, lesquels l’ont finalement emporté ?

      Montesquieu, qui souhaitait voir perdurer un régime monarchique éclairé, estimant la démocratie inapplicable à un grand pays ? Montesquieu dont la vision économique était sans conteste très en avance sur son temps, et peut-être même sur notre temps…

      Voltaire le libéral, admirateur de la monarchie constitutionnelle britannique, fervent défenseur des libertés individuelles et du droit fondamental de s’enrichir ?

      ● Ou Rousseau, l’égalitariste opposé à la propriété privée qui, selon lui, porte fondamentalement atteinte à la liberté ?

      Rousseau est-il réellement un des pères de la démocratie républicaine ? Voire l’inspirateur des anarchistes pacifistes tels que Proudhon : « La propriété, c’est le vol » ? Ou plutôt, comme certains le pensent, le précurseur du totalitarisme égalitariste, contre-libertaire, des régimes communistes du XXe siècle ?

      Contrairement à Montesquieu et à Voltaire, Rousseau ne soutenait pas le système politique anglais.

      Mais il ne croyait pas non plus dans la démocratie représentative, trop intermittente, éclipsée entre deux suffrages. Il prônait une démocratie directe que son Contrat social ne jugeait toutefois applicable qu’à de petits États, à l’instar de Montesquieu…

      Par ailleurs, son égalitarisme n’implique pas l’accès de tous les êtres humains au savoir : il limite l’éducation et le rôle des femmes à des fonctions familiales et sociales spécifiques ; il dénie à la majeure partie de la société civile la capacité de comprendre et de faire bon usage de la science en marche.



      C’est certainement l’opposition entre Voltaire et Rousseau qui symbolise le mieux cette déchirure :

      ● le premier incarnant plutôt le libéralisme politique dans le sens de la liberté de pensée et d’entreprise,

      ● le second, les libertés fondamentales de tous (droits de l’homme), supposant une limitation des libertés individuelles au bénéfice de l’intérêt général.

      Nous pouvons imaginer sans peine un débat télévisé redonnant vie aux deux hommes, au cours duquel, dans un face à face direct qu’en leur temps ils n’eurent jamais, Voltaire assénerait à son interlocuteur : « Vous n’avez pas le monopole du cœur, Monsieur Rousseau… »


      Et si c’était un autre personnage, acteur majeur de la Révolution Française, qui avait le mieux analysé les paradoxes fondamentaux qui, faute d’avoir été résolus à son époque, faussent toujours la cohérence politique et socioéconomique de nos démocraties contemporaines ?



      C’est à Emmanuel-Joseph Sieyès (1748 - 1836), l’abbé Sieyès, que nous nous intéressons ici.

      ● Fil conducteur de la Révolution Française, il joua un rôle déterminent dans son déclenchement comme dans le clap de fin que fut le coup d’État du 18 brumaire. Nous pourrions dire de lui qu’il fut l’alpha et l’oméga de la Révolution Française

      Robespierre l’accusait d’être « la Taupe de la Révolution ».

      Il est vrai que sa prudence aux heures les plus noires de la Terreur lui permit de survivre à nombre de ses détracteurs, et d’être en mesure de bénéficier des honneurs que lui témoigna Napoléon Ier, Empereur des Français, qui le nommera comte d’Empire en mai 1808. Il ne s’agissait toutefois que d’un solde de tous comptes, car en recourant au général Napoléon Bonaparte pour mettre fin au Directoire, Sieyès lui remit malgré lui les clés d’un pouvoir qu’il souhaitait au contraire conserver, en espérant que ce coup d’État conforte son autorité. C’était sans compter avec les ambitions du jeune général…

      ● Homme d’Église sans vocation, il avait été avant la Révolution le secrétaire d’un aumônier de la famille de Louis XVI. Mais c’est par la publication de deux ouvrages révolutionnaires qu’il devint célèbre : son « Essai sur les privilèges », en 1788 et sa brochure « Qu’est-ce que le Tiers état ? », en 1789.

      « Qu’est-ce que le Tiers état ? - Tout.

      Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? - Rien.

      Que demande-t-il ? - À être quelque chose. »

      Figure marquante du parti des patriotes, c’est lui qui avait obtenu du roi le doublement du nombre de députés du Tiers-État dont il était lui-même un des élus, avant la tenue des États Généraux de 1789.

      C’est également lui qui, le 17 juin 1789, proposa la conversion de la Chambre du Tiers état en Assemblée Nationale.

      Il fut le rédacteur du serment du Jeu de paume et l’un de ceux de la Constitution, et participa activement aux travaux de la Convention sur la réforme de la carte administrative,

      Le 17 janvier 1793, il vota la mort du roi.

      ● Or il serait difficile de prétendre que Sieyès incarne typiquement les valeurs des Lumières :

      Il ne croit pas à la démocratie directe, mais seulement à la démocratie représentative.

      Il a toutefois pris la mesure de l’impossible choix entre un système démocratique pleinement représentatif des citoyens, mais ingérable, et un suffrage obligé de confier le pouvoir à une majorité insuffisamment représentative de la diversité de ses électeurs.

      Comme Rousseau, et contrairement à Montesquieu et à Voltaire, il ne soutient pas l’imitation de la monarchie constitutionnelle britannique, inapplicable en France selon lui, du fait de la structure par ordres de la société française et de l’existence de privilèges dont bénéficient la noblesse et le clergé. En outre, il juge le système anglais intrinsèquement inégalitaire, du fait de l’existence de sa Chambre haute : « J’ai une dernière remarque à faire ; elle sort naturellement de la supposition d’une Chambre haute, composée de membres héréditaires ou choisis à vie. Il est certain que de pareils personnages ne seraient en aucune manière des représentants de la nation, et cependant ils en exerceraient les pouvoirs. »

      Il s’oppose au libéralisme économique que les physiocrates justifiaient par l’imitation ou l’acceptation de l’ordre naturel. L’économie n’étant pas une science physique mais une science humaine, il rejette l’acceptation résignée des faits, comme Marx le fera un siècle plus tard, et stigmatise le laisser-faire. Il encourage au contraire l’interventionnisme de l’État au nom de l’intérêt général.

      En conclusion, la préoccupation majeure de Sieyès est la justice sociale : « Il faut que le noble et le prêtre n’aient d’autre intérêt que l’intérêt commun, et qu’ils ne jouissent, par la force de la loi, que des droits de simple citoyen. »

      Il est le créateur du terme “sociologie”.

      ● Mais en s’adressant à Bonaparte pour renverser le Directoire devenu inopérant et corrompu au bout de seulement 4 années de fonctions, Sieyès lui offre, bien malgré lui, le 18 brumaire, une carte blanche vers un nouveau pouvoir absolu, via le Consulat.

      ● Alors pourquoi n’a-t-il pas joué un rôle prédominant au début du XIXe siècle ?

      Bien entendu, le transfert de pouvoir du Directoire au Consulat, bien que voulu par Sieyès, ne se déroula pas selon ses vœux. Ce fut plus qu’une occasion manquée, une joute perdue qui le fit choir de sa monture, pour ne plus jamais lui permettre de remonter en selle.

      Si les honneurs que lui manifestèrent l’Empire furent en réalité des chaines dorées, la monarchie restaurée de 1814 à 1830 ne lui avait pas pardonné son vote en faveur de la condamnation à mort de Louis XVI. Et il était désormais trop âgé lorsqu’il rentra d’exil en 1830, à la chute de Charles X.

      Sans doute Napoléon ne s’était-il pas trompé en disant de lui dans son Mémorial de Sainte-Hélène : « Sieyès était l’homme du monde le moins propre au gouvernement, mais essentiel à consulter car, quelquefois, il avait des aperçus lumineux et d’une grande importance. »

      ● Pour notre part, nous considérons ses analyses sur la société et ses questionnements sur le pouvoir comme parfaitement contemporains.

      En effet, les classes sociales d’avant 1789 ont fait place dans la France d’aujourd’hui à de nouveaux corporatismes socioprofessionnels, et à des entités bénéficiant de privilèges au détriment de l’ensemble de la population (banques et entreprises multinationales).

      Les organisations internationales tels que le FMI et l’OMC ne sont-elles pas en réalité des Chambres hautes mondialisées dictant leur loi aux parlements nationaux ? Lesquels ne légifèrent plus qu’en vue d’administrer les citoyens ordinaires selon les désirs de l’oligarchie mondialisée…

      Et ce sont avant tout les “instances hautes” de la mondialisation (FMI, OMC et Commission Européenne) qui s’emploient sans relâche à déconstruire le droit du travail des pays développés, en le soumettant par la voie du libre-échange inconditionnel, au dumping émanant des territoires sans droits ni lois protégeant réellement les travailleurs, les populations et l’environnement.

      La loi de la jungle des profits se nourrissant de la loi d’airain des salaires

  • Pouvons-nous discerner l’héritage et les paradoxes de la Révolution Française de 1789 dans notre vie politique, notre économie et notre société contemporaine ? À vous d’en juger en pages suivantes…

    Mais un autre malentendu, trouvant sa source dans l’histoire du XVIIIe siècle, fausse depuis lors les relations entre la France et les États-Unis d’Amérique.

    Au-delà, il entretient la confusion entre deux conceptions économiques du monde démocratique contemporain, tenant à la nature des révolutions fondatrices de nos républiques respectives, et au concept même de Liberté qui les a sous-tendues, tant du point de vue des droits humains fondamentaux que des droits économiques, rapporté à la notion de société. L’histoire du Tea Party américain symbolise tout particulièrement cette divergence historique, devenue depuis quasiment d’ordre existentiel.

    (lire la suite…)

    • L’inégalitarisme de la société de classe, plonge ses racines dans celui des ordres de l’ancien régime.

      ● La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, confirmée par la constitution de 1791, s’ouvre et se conclut sur une ambigüité non résolue :

      Article 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

      Article 17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

      D’une part, la reconnaissance de distinctions sociales et celle d’un droit de propriété sonnent comme un renoncement à une utopie révolutionnaire qui aurait immanquablement débouché, à l’échelle nationale, sur un système verrouillé par la force, donc ultra-autoritaire, comme le seront au XXe siècle les régimes communistes orthodoxes.

      ● Mais d’autre part, tout dépend de l’appréciation de la notion d’utilité commune, de la légitimité de la propriété (y compris les modalités d’appropriation) et donc de qui est habilité à en juger… En outre, le réalisme de cette reconnaissance n’immunise pas la société contre l’émergence de régimes autoritaires autres que communistes ; lesquels se succèderont pendant tout le XIXe siècle, jusqu’à l’avènement de la IIIe République.



      Mais cette ambigüité se recoupe et se renforce avec d’autres.

      ● Celle de “droit”, qui ne vaut que si son corollaire en termes de devoirs est clairement exprimé. Un député avait demandé que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen soit accompagnée d’une déclaration équilibrée de ses devoirs. Malheureusement, cette proposition ne fut pas adoptée.

      Et même dans la version moderne de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, les devoirs mentionnées sont moins développés et précis que les devoirs susceptibles de rendre enfin possible la réalisation des conditions du respect des droits…

      ● Celle de “liberté”, qui à la lumière de plus de 2 siècles de politique se réclamant des principes démocratiques de la Révolution française et du texte modernisé de cette déclaration, ne parviendra pas à en atteindre les objectifs sans définir avec plus de précision les limites de certaines libertés, en même temps que la notion d’intérêt général, et la responsabilité de l’État.

      Nous y voyons la principale cause du recul contemporain concernant la plupart des droits économiques et sociaux, qui compromet l’avenir des démocraties.



      Deux révolutions différentes, à l’origine de modèles sociaux divergents.

      ● La Révolution américaine de 1776 à 1783 est en réalité une guerre séparatiste, résultant de la volonté des colons du nouveau monde de s’affranchir de l’autorité de la couronne britannique, qui régnait sur ses 13 colonies américaines. Cette révolution a pratiquement débuté avec le mouvement de protestation, organisé en courant de par John Adam, futur deuxième président des États-Unis : le “Parti du Thé”, de Boston ou Boston Tea Party.

      Une question d’impôts, à la fois point commun, et à y regarder de plus près, différence originelle entre la Révolution française et la Révolution américaine.

      La Grande-Bretagne imposait de plus en plus lourdement l’économie de ses colonies américaines, et ses acteurs. Ce sont donc surtout des commerçants prospères qui se sont insurgés contre cette politique, d’autant plus vigoureusement qu’ils n’avaient pas de représentation au parlement de Westminster. Leur révolte se transforma progressivement en guerre ouverte, pour aboutir, avec la déclaration d’indépendance, à la création d’une république fédérale. Il ne s’agissait donc en rien d’une révolution sociale, comparable à la révolution française.

      Dans le cas de la France, c’est l’injustice de la répartition de l’impôt entre les différents ordres structurant la société française, qui a fortement contribué au processus révolutionnaire. Lequel a débouché sur la constitution d’une république de type jacobin, et un État fortement centralisé.

      ● Sans doute faut-il voir dans cette différence essentielle la divergence importante entre les aspirations de nos deux sociétés, et leur conception du rôle de l’État :

      lequel est encore majoritairement voulu fort et protecteur par les héritiers de la Révolution française,

      et à l’inverse, les descendants des colons américains le veulent d’abord garant des libertés individuelles et de la sécurité extérieure, mais aussi peu interventionniste que possible à l’égard des acteurs économiques et des citoyens. Lesquels préfèrent encore de nos jours conserver le droit de se défendre eux-mêmes, grâce au colt qui a autant contribué que leur sueur et leur esprit d’entreprise à la conquête par leurs ancêtres des territoires qu’ils découvraient. Cliché ? Les libertariens du Tea Party actuel prouvent que non.

      ● C’est cette tendance qui se retrouve exacerbée chez les libertariens américains, qui comptent dans leurs rangs :

      non seulement les tenants de l’économie américaine (banquiers, industriels et commerçants) qui contrôlent depuis bien des années et de plus en plus, la politique gouvernementale,

      mais aussi le club des plus grandes fortunes de la planète, constituant l’oligarchie mondiale qui dicte sa loi à la plupart des États, y compris, hélas, à l’Union Européenne qui joue le rôle de courroie de transmission, entraînant de force ses pays membres dans les rouages de la mondialisation néolibérale.


République et démocratie, symboles et réalités…

De Clovis jusqu’aux Capétiens, les trois couleurs du drapeau de la France ont chacune été symbole de la royauté.

En 1789, après la prise de la Bastille, La Fayette intégra le “blanc” entre le “bleu” et le “rouge” de la ville de Paris. S’inspira-t-il des couleurs du tout nouveau drapeau américain sous lequel il avait combattu auprès des indépendantistes, devenu le signe de la liberté ? D’autres y virent le symbole du roi désormais placé sous la bonne garde du peuple de Paris et de la France.

En 1792, la Première République conserva les trois couleurs, considérant le “blanc” comme le symbole du peuple français.

Aujourd’hui, nous interrogeant sur le sens actuel des composantes vitales de notre démocratie, et notamment sur le degré de compatibilité entre ses principes fondateurs, “Liberté” et “Égalité”, nous voulons voir :

►►►►► ►►►►► ►►►►► ►► dans le Bleu, la Liberté,

►►►►► ►►►►► ►►►►► ►► dans le Rouge, l’Égalité,

►►►►► ►►►►► ►►►►► ►► et dans le Blanc, la Fraternité.

Le blanc, superposition chromatique de toutes les couleurs, symbolisant ici la solidarité et l’équité, les qualités humaines et sociales, le civisme, le sens du devoir et de la réciprocité, la sagesse et la mesure, cette voie du milieu rendant compatibles la Liberté et l’Égalité, autant de qualités sans lesquelles la notion de démocratie demeurerait lettre morte et langue de bois.


« Liberté - Égalité - Fraternité » : des idéaux de la République au « Tao de la démocratie… »

Démocratie virtuelle ►►►►► Liberté-Fraternité-Égalité ►►►►►► Démocratie réelle

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